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Long voyage vers la nuit  
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Après Rodogune, de Corneille, Palatine, puis Œdipe de Voltaire, nous mettons en regard deux chefs-d’œuvre théâtraux des XXe et XXIe siècles : Long voyage vers la nuit d’Eugene O’Neill, et, avec la même scénographie (dans un autre dispositif) et les mêmes comédiens, Embrasser les ombres de Lars Norén : les deux pièces, créées l’une après l’autre, seront données en alternance.


DIPTYQUE NOCTURNE, VOLET I


LONG VOYAGE VERS LA NUIT (1941)

mise en scène Jean-Claude Seguin
scénographie Charlotte Villermet
création sonore Andrea Cohen
création lumières Hervé Bontemps
construction décors Jean-Paul Dewynter
coiffures Daniel Blanc
régie Vincent Lemoine

avec
Yves Collignon James Tyrone
(créateur du rôle, Yves Arnaud)
Diana Laszlo Cathleen
Arnaud Denissel Edmund Tyrone
Marie Grudzinski Mary Tyrone
Philippe Risler Jamie Tyrone


EUGENE. Je suis oublié et personne ne veut monter mes pièces.
CARLOTTA. Tôt ou tard tu seras redécouvert… Attends seulement qu’ils lisent Long voyage vers la nuit.
(Lars Norén, Embrasser les ombres)


Mon aimée : voici le manuscrit de cette pièce tissée de vieux chagrins, écrite dans les larmes et le sang…

Publié trois ans après sa mort, en 1956, et couronné en 1957 du prix Pulitzer, Long voyage vers la nuit est sans doute le chef-d’œuvre d’O’Neill, « père fondateur » du théâtre américain. Cette pièce autobiographique, sur laquelle plane l’ombre de Strindberg ou de Tchekhov, mais aussi des grandes tragédies grecques, se situe en 1912 : en 1941, O’Neill ressuscite, par la magie du théâtre, ses chers fantômes, dont la triple disparition, quelque vingt ans plus tôt, le plongea au cœur d’un séisme existentiel : son père, grand acteur shakespearien passé, par amour du gain et des succès faciles, à côté de sa carrière artistique ; sa mère, bourgeoise déclassée devenue, par la faute d’un médecin charlatan, dépendante de la morphine ; son frère aîné Jamie, enfin, alcoolique, dandy et débauché. Entre eux, face à eux, un jeune homme de vingt-cinq ans, miné par la tuberculose et hanté par la poésie : O’Neill lui-même, peu avant que, au sanatorium, il découvre dans l’écriture une nouvelle raison de vivre.

 
 

 


UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE

Mary. — Je ne te jette pas la pierre, chéri. C’est ce qui rend ça si difficile — pour nous tous. Nous ne pouvons pas oublier.

L’action se situe en Nouvelle-Angleterre, au bord de l’océan, dans la résidence d’été des Tyrone, famille d’émigrés irlandais. James, acteur en vogue, et son épouse Mary passent le mois d’août avec leurs deux fils, Jamie et Edmund. Mary sort à peine d’une cure de désintoxication. Elle est entourée de la sollicitude méfiante des trois hommes qui craignent une rechute. Au fil de cette journée chaotique, où le whisky et la drogue jouent un rôle dramaturgique de tout premier plan, les révélations se succéderont…
Au cœur d’un conflit où chacun des protagonistes tente à sa façon, aveugle, lucide, généreuse, tendre, agressive, cynique, d’en finir avec le non-dit ou la malédiction, le lecteur est souvent submergé, au détour d’une page ou d’une réplique, par des vagues d’émotion, aussi imprévisibles que fulgurantes. Ces quatre êtres-là, James, Mary, Jamie et Edmund, s’aiment avec une sensibilité à fleur de peau : mus tour à tour par le manque ou l’effet de la drogue et par l’ivresse dionysiaque de l’alcool, ils s’empoignent avec passion, dressent à l’envi la liste des griefs, des malentendus, des mensonges, règlent des comptes inépuisables, dialoguent et se harcèlent jusqu’au bout de la nuit… Chacun d’eux, pourtant, comme nous tous, rêve d’une trêve. D’une maison qui soit une vraie maison. D’une famille heureuse, apaisée. D’un Éden.
La pièce d’O’Neill dégage une énergie étonnante: les acteurs de cette tragédie moderne se débattent, au cœur d’une toile d’araignée qui les englue peu à peu dans ses mailles, mais cette plongée dans la nuit et le brouillard s’accompagne aussi, à l’inverse, d’une irrésistible montée vers les étoiles. C’est en cela aussi, sans doute, que Long voyage vers la nuit acquiert une dimension universelle, métaphysique.


 
 
UN RÉALISME ONIRIQUE

Damn that word, ‘realism !’ When I first spoke to you of the play as a ‘last word in realism,’ I meant something ‘really real,’ in the sense of being spiritually true, not meticulously life-like.

Ecrite dans une tension perpétuelle entre autobiographie et universalité, entre drame bourgeois et tragédie antique, entre réalisme et onirisme, entre prosaïsme et poésie, cette pièce est sans doute parmi les plus belles du XXe siècle : en resserrant le texte, en le retraduisant, j’ai voulu le tendre plus encore, l’épurer, afin d’en exprimer, aujourd’hui, toute la dimension intemporelle. Cette œuvre où le réalisme au scalpel et la plus haute poésie s’entremêlent devrait en effet rencontrer l’attention passionnée du spectateur.
Un voyage du jour à la nuit : comme dans les tragédies classiques, le lieu est unique, et l’action se déroule en une journée. La scénographie, conçue par Charlotte Villermet, est tendue, tiraillée entre deux espaces : celui, onirique, de la mémoire, limbes et brumes d’où naîtront les fantômes qui, ressuscités par le sortilège des mots, s’incarneront avec force dans l’espace même de la représentation ; un paravent d’acier, disposé en diagonale sur le plateau, figurera l’indistincte frontière entre morts et vivants : au fil du spectacle, cette structure s’effacera, ainsi que les éléments de décor ; la banquette, au centre du plateau, s’envolera même dans les cintres : comme si, au cours du IVe acte, les personnages évoluaient en apesanteur dans un espace unique, distordu, onirique, celui de la nuit et du Cosmos…
Les éléments de décor, réduits au strict minimum, renvoient quant à eux, ainsi que les costumes, au naturalisme finissant : comme dans les pièces de Tchekhov, les personnages sont de passage, en attente. L’automne venu, avec l’ouverture des théâtres, ils vont repartir, saltimbanques, sur les routes.
En relation organique avec la musique, mue par elle et s’immobilisant avec elle, joue la lumière du dehors, auquel toujours se réfèrent les protagonistes du drame : le ciel, tourmenté, peu à peu nimbé, nuageux, grisé, obscurci, voilé par la brume, les enveloppe dans sa nasse et « donne la couleur » : la toile de papier en relief, comme sculptée, accentue l’onirisme des lumières. Pour la partie musicale enregistrée, nous faisons appel à Andréa Cohen, musicienne et réalisatrice d’émissions radiophoniques.
Le jeu impliqué, tendu, des comédiens, tout de violence intérieure nouée qui, par saccades, affleure brutalement, voire lyriquement, à la surface, s’inscrit dans cet espace indéfini, et se confronte à la nudité du cosmos — ou du plateau qui, pour moi, le figure.
A la lecture de la pièce, on est saisi, enfin, par l’importance, la précision, la beauté des interventions de l’auteur : plus que de simples didascalies, elles expriment la voix d’O’Neill lui-même qui, trente ans plus tard, en quête d’apaisement et de pardon, se remémore faits et personnages — et dessinent une véritable partition : au fil du spectacle, en relation, parfois, avec la musique, une voix off redonnera vie au poète montreur d’ombres — et, peu à peu, s’éteindra.


crédit photos Patrick Guihaire et Maria Wozniak

 

 
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