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Embrasser les ombres  
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Après Rodogune, de Corneille, Palatine, puis Œdipe de Voltaire, nous mettons en regard deux chefs-d’œuvre théâtraux des XXe et XXIe siècles : Long voyage vers la nuit d’Eugene O’Neill, et, avec la même scénographie (dans un autre dispositif) et les mêmes comédiens, Embrasser les ombres de Lars Norén : les deux pièces, créées l’une après l’autre, seront données en alternance.


DIPTYQUE NOCTURNE, VOLET II

EMBRASSER LES OMBRES (2001)


mise en scène Jean-Claude Seguin
assistante Fanny Vambacas
scénographie Charlotte Villermet
costumes Philippe Varache
création lumières Hervé Bontemps
création sonore Andrea Cohen
construction décors Jean-Paul Dewynter
coiffures Daniel Blanc
régie Vincent Lemoine

avec
Yves Collignon, Eugene O'Neill
(créateur du rôle, Olivier Hémon)
Arnaud Denissel, Shane
Marie Grudzinski, Carlotta Monterey
Philippe Risler, Eugene Jr
Masato Matsuura, Saki


CARLOTTA. – Personne ne sait quel fardeau c’est de vivre avec toi. Et pas seulement maintenant que tu as arrêté d’écrire… Mais toutes ces années, depuis que je t’ai rencontré, ont été enterrées avec les ombres.

Norén vouait un véritable culte à Long voyage vers la nuit, la pièce autobiographique d’O’Neill. Douze ans durant, il œuvra sur ce projet fou : écrire un texte-miroir, une sorte d’hommage œdipien au dramaturge américain. Dans Embrasser les ombres, il donne corps et âme au couple qu’Eugene O’Neill lui-même forma à la fin de sa vie avec l’actrice Carlotta Monterey. Et, pour que l’effet-miroir soit plus saisissant encore, il opte, comme dans Long voyage, pour quatre protagonistes (sous l’œil, cette fois, d’un domestique japonais) et confronte Eugene et Carlotta, en 1949, aux deux fils de l’auteur : Eugene Jr et Shane. Tous deux, adultes-enfants, très liés l’un à l’autre, quémandent en vain la reconnaissance et l’amour d’un père qui, muré dans son œuvre, ne les voit pas. Et cela au bord de la mer, encore, huit ans après que O’Neill eut écrit Long voyage, dont le souvenir obsède, littéralement, les personnages de Embrasser les ombres.

 
 

 


UNE JOURNÉE D’ANNIVERSAIRE

CARLOTTA, prend le singe dans ses bras. — Gene… Tu me l’as donné. Et c’est probablement le plus merveilleux cadeau que tu m’aies jamais offert, à part Long voyage vers la nuit. Tu sais que j’ai pleuré quand je l’ai lu.

Une génération plus tard : le jeune Edmund de Long voyage vers la nuit, au sanatorium, a été « sauvé » par l’écriture. Il est devenu Eugene o’Neill, dramaturge américain dont l’œuvre a été couronnée par trois prix Pulitzer et, en 1936, par un prix Nobel. Nous le retrouvons en 1949, dans sa maison de Marblehead, au Massachusetts, où il s’est retiré loin du monde. Très diminué, atteint par la maladie de Parkinson, il vit avec Carlotta, sa troisième femme, une relation passionnelle. Le jour de ses soixante ans, il reçoit les fils que lui ont donnés ses deux ex-épouses : Eugene Jr, double alcoolique et raté de Jamie, son oncle, et Shane, ancien combattant devenu dépendant de l’héroïne au cours de la guerre du Pacifique. Quant à Oona, sa fille, il l’a reniée en 1943, quand, à l’âge de 17 ans, elle a épousé son vieil ami Chaplin. Tout au long de la pièce, les deux fils seront en butte à l’hostilité jalouse de Carlotta et à l’indifférence du père, focalisé sur son œuvre et toujours obsédé par ses morts : il a écrit quelques années plus tôt Long voyage vers la nuit, dont il continue d’ « embrasser les ombres »…
 
 
UNE FARCE TRAGIQUE

CARLOTTA, citant Le deuil sied à Electre, d’Eugene O’Neill. Je vivrai seule avec les morts et je garderai leurs secrets et je les laisserai s'acharner sur moi, jusqu'à ce que la malédiction soit levée.

Entre les deux pièces — et les deux générations —, deux guerres qui sont des cataclysmes planétaires. Le texte de Norén, qui témoigne d’une grande connaissance de la vie et de l’œuvre d’O’Neill, est encore plus violent, plus sauvage que celui de Long voyage vers la nuit, et les relations entre les personnages plus exacerbées. N’oublions pas que Embrasser les ombres se situe en 1949, quatre ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale dont le spectre hante les protagonistes : en voyant ce qu’est devenu Shane, on songe aux soldats retour du Viêtnam ou de l’Irak. Toutefois, comme une rivière souterraine qui l’irrigue d’un bout à l’autre, un humour noir, grinçant, ravageur, parcourt et sous-tend la pièce — jusqu’à pouvoir donner lieu, dans la mise en scène, à un burlesque tragique, à un expressionnisme clownesque : les deux fils, albatros englués dans le goudron, se heurtent aux meubles, comme des aveugles : il n’y a pas de place pour eux dans la maison d’Eugene et de Carlotta. Le personnage quasi muet de Saki, le serviteur japonais, est interprété par un acteur du Nô versé dans les arts martiaux : incarnation des cauchemars de Shane, il apparaîtra aussi comme un regard énigmatique et distancié de l’Orient sur l’Occident. En modifiant en cours de jeu la structure même de la représentation, il en modifiera les perspectives.
Quant à l’espace, il sera plus encombré, plus étouffant, comme si les personnages se trouvaient enfermés dans une cage et livrés au voyeurisme des spectateurs : O’Neill habite à l’année cette maison qui, contrairement à celle du Long voyage vers la nuit, n’est pas une simple résidence estivale : bien plus, il s’enferme entre ses quatre murs, jusqu’à refuser toute relation avec le monde extérieur. Les éléments de décor, couverts de moleskine, forment des volumes géométriques et constituent un espace monochrome, aseptisé, contemporain, d’où se détacheront avec force les couleurs des costumes.



Crédit photos Fanny Vambacas et Maria Wozniak

 

 
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