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Long voyage vers la nuit, d’Eugene O’Neill, et Embrasser les ombres de Lars Norén, Théâtre GiraSole à Avignon.

Les « miroirs obscurs » * d’O’Neill et Norén

Le dramaturge suédois Lars Norén, hanté par la pièce autobiographique Long voyage vers la nuit (1941) d’Eugene O’Neill, écrit Embrasser les ombres en 2002. Le texte, mi‑tombeau, mi‑exorcisme, rend un hommage ambigu au modèle, en mettant en scène un vieil O’Neill qui n’est que l’ombre de lui‑même. La Cie Théâtre du Loup Blanc a l’ingéniosité de monter en alternance, au Théâtre Girasole, ces deux pièces sombres qui résonnent.

UNE PLONGEE SUBLIME AU COEUR DE LA NUIT DE DEUX PUISSANTS AUTEURS


Assister à ce diptyque procure un plaisir accru, car le dialogue instauré entre les deux pièces démultiplie la signification. Les échos, parallélismes, jeux de miroir, éclairent le spectateur. Déjà, les mêmes comédiens incarnent les deux quatuors. Yves Collignon campe ainsi avec panache les deux figures de pères monstrueux : James Tyrone, le père d’Eugène qui achète des terrains au lieu de subvenir aux besoins de son entourage, qui boit et écrase ses fils. Il joue aussi Eugene vieillissant dans la pièce de Lars Norén, un père défaillant préférant les personnages qu’il crée à sa propre famille. Avec beaucoup de subtilité, Marie Grudzinski incarne à la fois la mère d’Eugene et sa femme Carlotta, qu’il appelle d’ailleurs « maman » dans la pièce de Norén. Arnaud Denissel et Philippe Risler donnent vie (et avec quelle sensibilité) aux fils tuberculeux, suicidaires, alcooliques, aux artistes ratés ou en devenir des deux pièces. Seule la figure du valet (miroir plus ou moins déformant de la famille servie) est interprétée par deux comédiens : Diana Lazlo joue une servante gagnée par les tares des Tyrone, tandis que Masato Matsuura, le valet japonais des O’Neill, fait contrepoint au quatuor. Il faut préciser, quels que soient les liens qui se tissent entre les personnages de chaque pièce, que les comédiens déploient une palette de jeu tout à fait remarquable, mettant en exergue l’âme de chacun : l’acidité mélancolique de Carlotta, l’absence à soi‑même de Mary, le prosaïsme et la grandeur de James, la fêlure d’Edmund, le manque d’estime de soi et la colère de Jamie, etc.

La scénographie, les lumières et la création sonore, dans les deux spectacles, entrent également en résonance. Une structure en acier, posée sur scène et déplacée à l’envi, définit l’espace : le salon clos et encagé d’Eugene et Carlotta lorsqu’ils sont seuls à se déchirer, le salon légèrement ouvert lorsque les fils arrivent pour déjeuner. Il sert aussi à séparer, sur scène, l’espace réel (au premier plan) et l’espace imaginaire, mental, onirique (en arrière‑plan). L’utilisation de cette structure, ajoutée au jeu subtil de l’éclairage, à la blancheur du décor, à la musique, aux sons (cloches de bateau ou corne de brume), confère un aspect onirique aux deux pièces. Le rêve et les symboles tempèrent ainsi le naturalisme des costumes, des meubles et des objets présents sur scène (surtout dans la pièce d’O’Neill). Une sorte de ballet se déploie même derrière l’espace de jeu principal : Eugene/Edmund et Jamie, vêtus en marins, entament un combat au ralenti dans Long voyage vers la nuit, tandis que Saki (métaphore du vent, des ombres, des peurs des personnages) danse avec son sabre et verse dans les arts martiaux dans Embrasser les ombres.

Ainsi le spectateur se trouve‑t‑il immergé, le temps de chaque représentation, dans deux journées troubles, de l’aube à minuit, mettant en scène des ombres qui s’étreignent, se tuent, se pardonnent, luttent avec elles‑mêmes et leur destin, dans une atmosphère d’inquiétante étrangeté. Cette plongée au cœur de la nuit aborde les thèmes du manque, de la mélancolie et de l’addiction, de l’hérédité, de la dégénérescence, de l’art. La tragédie butine avec le drame bourgeois, le transcende. Surtout dans Embrasser les ombres. Norén exorcise sa filiation avec O’Neill dans un texte prodigieux, incisif, cruel, d’une violence à la fois exquise et insoutenable. Il se tend et nous tend un miroir obscur, qui nous déchire et nous engage totalement. Il est des nuits que l’on n’oublie pas.
LE MONDE.FR, Lorène de Bonnay, 23-07-2012

* Expression utilisée par Roméo Castellucci dans la conférence « Un théâtre engagé » (festival d’Avignon 2012), pour définir plus largement le théâtre.
 
 


UN DIPTYQUE SUR LES AFFRES DE LA FAMILLE ET DE LA CREATION

Long voyage vers la nuit emprunte ses personnages et son intrigue à la vie de son auteur. O’Neill y raconte la fausse gloire de son père, la morphinomanie de sa mère, le ratage existentiel de son frère, et son propre cheminement vers et dans l’écriture. Lars Norén, fasciné par la pièce de l’écrivain américain, en propose, soixante ans après, la suite et le miroir dans Embrasser les ombres. Considérant qu’on ne peut pas monter l’une de ces deux pièces sans faire référence à l’autre, le metteur en scène, Jean-Claude Seguin, a choisi de les agencer en diptyque, afin de doublement éclairer les thèmes qu’elles évoquent : l’enfance, la famille, la liberté individuelle, la filiation, les sources de la création et les rapports entre le réel et la vie rêvée.

Portraits croisés, entre aube et crépuscule

Embrasser les ombres retrouve la famille O’Neill, une génération plus tard. Les incompréhensions, les empoignades et les reproches se répètent d’une génération à l’autre, avec une violence plus exacerbée encore et un humour noir qui fait tendre la tragédie vers la farce. Jours pairs et jours impairs, les mêmes comédiens s’emparent de ces deux partitions jumelles, et explorent la part obscure qu’elles interrogent, dans cette nuit de l’amour et de la haine, transfigurée par le théâtre.
LA TERRASSE, Catherine Robert


LONG VOYAGE VERS LA NUIT OU LA DESCENTE VERS LA LUMIERE

Marie Grudzinski et Jean-Claude Seguin, ce sont nos chouchous. Le Théâtre du Loup blanc est en effet la première troupe à nous avoir accueillis en 2006 à Avignon au hasard d'une rencontre dans la rue du Roi René alors que nous étions jeunes frères étudiants sans le sou (nous ne sommes plus très jeunes, mais nous sommes toujours sans le sou!).

Nous les retrouvons avec joie presque chaque année au Festival. Après les succès précédents pour Palatine puis Œdipe de Voltaire, nous avons admiré cette saison la représentation d'un Long voyage vers la nuit à partir de l'œuvre d'Eugene O'Neill. Dans une famille irlandaise marquée par l'alcool, les non-dits, les insuccès et les pardons non accordés, la mise en scène nous transporte dans un long voyage vers la folie où semble devoir aboutir tout cet amour qui n'arrive pas à s'exprimer.

L'excellente mise en scène et la qualité des interprétations nous font entrer dans cet univers de faux-semblants où chacun s'enferme dans un rôle, de peur d'avoir à affronter la vérité que les autres lui renvoient. Seul le benjamin, malade de la tuberculose, accepte cette fragilité et ouvre un chemin de rédemption qui l'amènera à découvrir la poésie et l'écriture comme un appel vers la lumière. Jamais la pièce ne tombe ainsi dans le pathos ou le désespoir.
LA VIE, frères Thierry et Nicolas, juillet 2012


MEMES THEMES, MEMES OBSESSIONS, MEME NOIRCEUR…

On peut voir les deux spectacles de ce diptyque indépendamment, on peut n’en voir qu’un, mais, incontestablement, on aura tout intérêt à les voir les deux, dans l’ordre conseillé, tant ils se complètent, s’enrichissent, s’éclairent mutuellement.
 Dans Long Voyage vers la nuit, Eugene O’Neill recrée un moment de sa jeunesse, juste avant son départ pour le sanatorium. Un père aigri et imbibé de whyskey, une mère morphinomane, un frère alcoolique revivent sous nos yeux une relation d’amour-haine enrichie par les non-dits familiaux, toutes les blessures de l’âme. Soixante ans plus tard, Lars Norén écrit Embrasser les Ombres, une suite à ce drame. 
On y retrouve O’Neill le jour de ses soixante ans, cerné par sa dernière femme et ses enfants. Une relation orageuse entre des êtres minés par la vie, dépendants à la drogue et à l’alcool. On y retrouve les mêmes thèmes, les mêmes obsessions, la même noirceur.
 La scénographie délimite deux espaces séparés par une structure de fer, d’un côté les cris et la fureur du moment présent, de l’autre les brumes, le silence et le ralenti du passé, du rêve, de l’ailleurs. 
On perçoit la sensation des mouvements de la conscience. Les comédiens font un beau travail collectif et parviennent à nous mettre mal à l’aise, nous renvoyant à nos propres fêlures tant les pièces touchent à l’universel.
LA PROVENCE, juillet 2012
 
 

VERS LA NUIT… OU VERS LE WHISKY !

Sacrée famille d'Irlandais où chacun sait mais ne dit pas pour protéger l'autre, alors qu'une bonne explication en famille aurait peut-être permis d'éviter cette longue descente en enfer...

Mais il est déjà trop tard, cette pièce autobiographique (1941) qui se situe en 1912 arrive vingt ans trop tard : le père, la mère et le frère aîné d'Eugene (qui prend le prénom d'Edmund dans la pièce pour brouiller les pistes) sont disparus alors qu'Edmund/Eugene, par ironie du sort, aura survécu au sanatorium !

Le décor est splendide, brumeux et onirique à souhait - la musique en souligne l'impressionnisme - à l'image de la poésie des commentaires de l'auteur, entre voix off et didascalies...
REVUE-SPECTACLES.COM, Jean-Yves Bertrand, juillet 2012
 
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